Un contributeur discret

Auteur du texte

Texte

Texte

L’inlassable activité épistolaire à laquelle Séguier se livre tout au long de son existence représente une part notable et chronophage de son activité intellectuelle et savante. Certaines lettres, telle que celle qu’il consacre à l’inscription à la Bona Dea d’Arles, publiée par le président d’Orbessan, se caractérisent par une ampleur et un degré d’élaboration remarquable. Elles contribuent activement à l’élaboration des savoirs, qu’elles aient été sollicitées ou non. Rares sont cela dit les lettres de Séguier « données au public », du moins sous son nom. Peu de correspondants citent en effet explicitement les contributions de ce dernier : le président d’Orbessan ou Barthélemy Faujas de Saint-Fond font figure d’exception.

Séguier, dès ses premiers pas dans la carrière savante, se construit une solide réputation « d’obligeance » qui contribue à la pérennité de maintes correspondances. Les relations épistolaires qu’il entretient avec Antoine Dézallier d’Argenville en sont un bon exemple. L’homme est exigeant et Séguier s’efforce de le servir avec efficacité. Il lui envoie, en sus de nombreuses pétrifications, des renseignements de première main destinés à alimenter le supplément de l’Abrégé de la vie des plus fameux peintres (les trois premiers volumes paraissent entre 1745 et 1747) qui est publié en 1752. Séguier lui sert ainsi d’intermédiaire, en 1749, pour entrer en relation avec l’abbé Dorigny, le fils du peintre Louis Dorigny, mort à Vérone en 1742. Séguier se rend aussi à sa demande à Venise chez Rosa Alba Carriera, la grande pastelliste et miniaturiste, devenue aveugle [1]. La notice qu’il rédige à cette occasion est intégrée au texte qui lui est consacré dans l’édition de 1762 [2]. Séguier fournit par ailleurs à Dézallier de nombreuses informations sur les collections qu’il a pu parcourir. Ils sont utilisés par lui puis par ses continuateurs dans les 2nde et 3e éditions de la Conchyliologie (1757 et 1780). 

C’est toutefois après son retour en France, moins dépendant désormais des réseaux de Maffei, qu’il s’affirme davantage en tant que contributeur, ne serait-ce qu’à travers son implication croissante au sein de l’Académie royale de Nîmes. La correspondance qu’il échange avec Léon Ménard, l’auteur de la monumentale Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nîmes, révèle l’ampleur de l’aide apportée à celui-ci, même si les relations entretenues entre les deux hommes s’avèrent complexes, entremêlant estime réciproque et rivalité inavouée [3]. Séguier travaillait en effet depuis la fin des années 1720 à la réalisation d’un ouvrage sur les antiquités nîmoises. Ce travail de longue haleine s’il est mis en suspens durant toute la période véronaise, n’est pas pour autant abandonné. La parution du 1er volume de l’opus magnum de Ménard, en 1750, met toutefois à mal ce projet. Séguier se résout alors à céder à son compatriote « toute la gloire », dès lors que la partie concernant les Antiquité « ser[a] bien exécutée [4] ». Dès son retour, en 1755, il lui fournit une abondante matière, tant dans le domaine des inscriptions que dans celui de l’histoire naturelle du territoire nîmois, matières qui forment le contenu du tome VII, publié en 1758. S’il lui arrive, par la suite, de porter un regard critique, voire sévère, sur les interprétations de son confrère, notamment dans les prolégomènes de son grand recueil d’inscriptions, il n’en soutient pas moins par la suite activement Ménard, en proie à des difficultés financières et au manque de reconnaissance.

Son désir d’apporter sa pierre à ce type de grande entreprise ne répond pas obligatoirement à une demande : elle peut aussi résulter de sa propre initiative. C’est par l’intermédiaire de Joseph Pèlerin et de Ménard, qu’il entre en relation avec le comte de Caylus à qui il fait envoyer en 1760 des tessères et d’autres menus objets, ainsi qu’une belle tête de Jupiter. Si le comte ne peut accepter la tête, il conserve néanmoins les « guenilles ». Leur correspondance s’avère toutefois éphémère, même si l’auteur du Recueil d’antiquités lui fait envoyer le tome III en feuilles. Caylus nourrit visiblement une certaine défiance envers l’antiquaire nîmois, probablement trop marqué à ses yeux par sa proximité avec Maffei [5] ».

C’est en revanche Jean-Thomas Hérissant et Charles-Marie Fevret de Fontette qui sollicitent directement Séguier dès 1763, parmi tant d’autres, afin d’apporter sa pierre à la nouvelle édition de la Bibliothèque historique du père Lelong (Elle paraît entre 1768 et 1778). Les lettres de Hérissant conservées montrent que Séguier répond parfaitement à leurs attentes, dépassant même leurs espérances.  Il leur fournit un très grand nombre de références bibliographiques et de notices (difficiles à identifier). Cette collaboration se poursuit en 1774 avec Jean-Louis Barbeau de la Bruyère, qui prit la succession de Fevret, disparu en 1772 (à qui Séguier succède à l’Académie des inscriptions et belles lettres en tant qu’associé libre). Cette contribution fut en tout cas suffisamment importante pour que le nom du Nîmois soit couché sur la « liste de distribution par ordre de Sa Majesté » des personnes « ayant contribué à la perfection de l’ouvrage ».

À partir des années 1760, reproduisant le modèle mafféien, Séguier semble de plus en plus soucieux d’apporter aide et soutien à des figures savantes plus jeunes, en pleine affirmation, comme il l’avait déjà fait à Vérone en recommandant le jeune Pietro Arduino à Pontedera. C’est le cas notamment avec Charles-Louis Clérisseau, qui, de retour d’Italie, auréolé de son prix de Rome, séjourne à Nîmes en 1767. Les quatorze lettres échangées entre 1768 et 1779 révèlent l’ampleur de l’aide que Séguier et l’architecte Pierre Dardailhon apportent à la réalisation de l’unique volume des Antiquités de la France. Clérisseau, dans ses lettres, ne cesse de louer le « zèle » déployé par Séguier afin de « vouloir bien me seconder, tant par vos lumières que par les notes et recherches que vous avez faites ». En 1773 et 1775 Séguier lui fait notamment parvenir des dessins cotés précis des modénatures de l’entablement et du podium, dont Clérisseau loue « l’exactitude ». Ni la dédicace, ni l’avant-propos, ne font pourtant allusion au savant, ni à l’architecte nîmois, dont le nom apparaît seulement dans la liste des souscripteurs [6]. Leur correspondance, trait significatif, s’éteint d’ailleurs peu après la parution de l’ouvrage, alors que s’affirme la notoriété de l’architecte.

De manière analogue, Séguier propose en 1772 à Anthelme Michel Laurent de Migieu, marquis de Savigny, qui l’a sollicité par l’intermédiaire de Bénigne Legouz de Gerland, le catalogue de ses propres sceaux [7]. Il lui envoie par la suite une partie de ses originaux, qui sont gravés et insérés dans le Recueil des sceaux du Moyen-Âge publié en 1779 à Paris. Le peu qui subsiste de la correspondance échangée avec Antoine Court de Gébelin, qui lui envoie en 1773 son Plan général et raisonné du monde primitif, révèle également l’envoi d’abondantes notes et références, notamment sur le Palmyréen et la langue d’Oc [8].

Séguier répond de manière toute aussi obligeante en 1774 aux demandes de Barthélemy Faujas de Saint-Fond, chaudement recommandé par le chevalier de Gaillard. Le jeune naturaliste prépare alors son édition des œuvres de Palissy [9]. Il fait grand cas de la longue réponse, très travaillée et d’une grande précision, que Séguier envoie à ses demandes : elle est intégralement retranscrite dans la préface de l’ouvrage qui paraît en 1777 [10], l’année même où Séguier envoie une longue lettre à Joseph Dombey, en partance pour les Amériques, pour « retirer de [son] voyage la plus grande utilité par rapport à l’histoire naturelle [11] », tout en le recommandant à Casimir Gomez Ortega.

La période nîmoise s’avère ainsi plus marquée par la volonté de contribuer aux travaux d’autrui, alors même que Séguier ne publie guère en dehors de la Dissertation sur l’ancienne inscription de la Maison Carrée en 1759. Au-delà même des stratégies propres à la captatio benevolentiæ, ne faut-il pas y voir un besoin de reconnaissance de la part de ses pairs ? Ne peut-on également décler quelque réminiscence du patronage mafféien, dont il avait tant bénéficié ? On ne connaît guère en tout cas que François-Marie Bourignon, dans son prospectus de souscription de ses Recherches topographiques, historiques, militaires & critiques sur les antiquités gauloises & romaines des provinces de Saintonge & d’Angoumois (1789) qui se soit placé expressément « sous les auspices de feu M. Séguier, l’un des plus savants antiquaires de ce siècle [12] ».

 

[1] Bibl. mun. de Nîmes, ms 136.

[2] Voir Neil Jefares, Dictionary of pastellists before 1800, en ligne. Notice consacrée à Rosalba Cariera, mise à jour en juillet 2023.

[3] Bibl. mun. Nîmes, mss 302 et 415.

[4] Bibl. mun. Nîmes, ms 114. Lettre de Séguier aux consuls de la ville de Nîmes. Vérone, le 1er octobre 1751.

[5] Le père Paciaudi, à qui il s’est adressé en 1759 pour savoir qui était cet interlocuteur, qualifie Séguier « d’homme de mœurs douces, probe, civil, honnête, studieux », mais il avoue craindre « qu’il n’ait contracté la maladie de son marquis ». Lettres de Paciaudi au comte de Caylus, Paris, Tardieu, 1802, p. 73.

[6] Pierre Pinon, « Les Antiquités de la France de Charles-Louis Clérisseau », François Pugnière et Véronique Krings, Nîmes et ses antiquités, un passé présent, Bordeaux, Ausonius, 2013, p. 209-225.

[7] Bibl. mun. de Nîmes, ms 98. Séguier possède à cette date 97 « empreintes en papier », 38 sceaux de cire rouge et 27 de plomb.

[8] Bibl. mun. de Nîmes, ms 141.

[9] Œuvres de Bernard de Palissy, Paris, 1777, p. 103-113.

[10] Faujas, parvenu au fait des honneurs, renouvelle encore en 1819 ses éloges dans les Mémoires du Muséum d’histoire naturelle (Paris, 1819, t. 5, p. 162).

[11] Bibl. mun. de Nîmes, ms 94.

[12] Des chapitres de l’ouvrage avaient déjà été publiés dans le Journal des Savants entre 1780 et 1786. Il ne fut publié qu’en 1800, 7 ans après la mort de l’auteur. Aucune correspondance n’est conservée.

Métadonnées

Identifiant

ark:/67375/7Q9gsgWTZvCK

Période concernée

1732-1784

Fichier texte

Texte 34

Identifiant

ark:/67375/7Q9gsgWTZvCK

Licence

Citer cette ressource

François Pugnière. Un contributeur discret, dans Matières à penser Jean-François Séguier (1703-1784), consulté le 3 Avril 2025, https://kaleidomed-mmsh.cnrs.fr/s/vie-savante/ark:/67375/7Q9gsgWTZvCK

Collection

Ouvrir la visionneuse

Lettre de Charles-Louis Clérisseau à Jean-François Séguier, 24 mai 1768 .

Métadonnées

Auteur

François Pugnière (Droits ville de Nîmes)

Source

Bibl. mun. de Nîmes, ms. 142.

Date

1768

Lettre de Charles-Marie Fevret de Fontette à Jean-François Séguier, 24 mai 1768.

Métadonnées

Auteur

François Pugnière (Droits Ville de Nîmes)

Source

Bibl. mun. de Nîmes, Ms. 249

Date

1768