Comment on fait des recueils

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Après la mort de Séguier, le 1er septembre 1784, les académiciens nîmois entament la mise en ordre du « chaos des papiers » dont ils ont hérité1. Dix ans plus tard, la suppression de la société savante, par décret de la Convention, donne l’occasion de dresser un premier état des lieux de leur travail2. Dans le catalogue des manuscrits, une série de 56 volumes appelés « recueils », tous cotés sous le numéro 81, rassemble une partie des papiers de travail. Certains recueils ont été constitués par Séguier lui-même, qui en a numéroté les parties et les a munis d’une table des matières. D’autres ont été réalisés par les académiciens suivant le même modèle. Aujourd’hui, la plupart de ces recueils sont conservés parmi les manuscrits de la bibliothèque Carré d’Art de Nîmes, mais certains ont rejoint le fonds ancien des imprimés. À la faveur de la désorganisation de la bibliothèque pendant la Révolution et les premières décennies du XIXe siècle, un petit nombre en ont été distraits : un recueil d’astronomie a même traversé l’Atlantique et se trouve désormais à la Linda Hall Library, Kansas City, Missouri3.
Mêlant fascicules imprimés et copies manuscrites, mais aussi lettres isolées, croquis et dessins, les recueils témoignent des arts de faire et des manières de travailler du savant. Ils constituent une cartographie de l’archipel des savoirs arpenté par Séguier au cours de sa vie, de la botanique à la numismatique.
Prenons un recueil parmi d’autres, celui consacré à la vulcanologie et aux tremblements de terre (Fonds ancien, MF2619). C’est un thème qui intéresse Séguier depuis ses années véronaises, et plus particulièrement depuis qu’il a entrepris d’écrire l’histoire des fossiles du Véronais, à la fin des années 1740. Plus largement, la question des phénomènes sismiques fait l’objet d’un intérêt croissant à partir du milieu du siècle, ainsi que l’a montré Grégory Quenet4. Les seize pièces du dossier sont rangées dans un ordre qui semble aléatoire, ou dont la logique n’est, en tout cas, pas immédiatement visible. Neuf sont des pièces imprimées, pour l’essentiel des relations de tremblements de terre et d’éruptions volcaniques, tels ceux qui ont frappé Bagnères-de-Bigorre en 1660, l’Italie centrale et la province de l’Aquila en 1703, la Martinique et Constantinople en 1766, « Messine et la Calabre, qui a ruiné près de trois cents villes ou villages » en 1783.
Il est toujours difficile de savoir par quelles voies ces petites pièces de circonstance sont arrivées dans la bibliothèque du savant, envoyées par les correspondants ou achetées chez les libraires. L’une de ces trajectoires, pourtant, peut être documentée. La première pièce du recueil, les Considérations sur les montagnes volcaniques de Côme-Alexandre Collini, est une dissertation académique publiée à Mannheim en 1781. Sans doute averti par une publication périodique, Séguier s’adresse à ses libraires lyonnais, Piestre et Cormon, qui ont de bonnes relations commerciales en Allemagne. Au revers d’une lettre des libraires du 24 mai 1782, il dresse en guise d’aide-mémoire une petite liste de « livres commis le 3 juin 1782 » où l’ouvrage figure pour 2 l. Mais les libraires ont anticipé sa demande : ils connaissent bien les centres d’intérêt du savant. Le 9 juin 1782, ils annoncent que des exemplaires des Considérations sont attendus à Lyon et qu’ils se proposent d’en adresser un à Séguier. De fait, le savant annote à nouveau « j’ai commis le Collini » sur l’enveloppe. Le 29 août, après avoir attendu un peu l’ouvrage, les libraires adressent le paquet avec leur facture, sur laquelle les Considérations figurent pour 3 l.
Grâce à ses réseaux, Séguier réussit ainsi à rassembler une très rare collection de pièces fugitives. La dissertation de Collini existe en six exemplaires aujourd’hui en France, mais les autres pièces se trouvent très difficilement, quand elles ne sont pas des unica. Ces pièces ne sont pas cataloguées dans le catalogue de sa bibliothèque : c’est un matériau de portefeuille, et pas d’étagère.
Le reste des pièces sont manuscrites et présentent une plus grande hétérogénéité. Certaines sont des copies de manuscrits ou des relations de première main, comme celle de l’éruption du Vésuve de 1779 adressée à Séguier par Antoine Tempié, un Français résidant à Naples. D’autres sont des copies manuscrites de pièces imprimées. On y trouve, par exemple, une « Liste de différens cailloux et laves du Vésuve, qui est imprimée à la page 250 de la nouvelle édition de l’Histoire et phénomène du Vésuve, du P. della Torre, imprimée à Naples en 1771, in-8° ». Séguier a dans sa bibliothèque la première édition de la Storia e fenomeni del Vesuvio de Giammaria della Torre (1755), un ouvrage orné de planches gravées spectaculaires. Après la parution d’une nouvelle édition en 1771, Séguier cherche à compléter sa documentation. En octobre 1773, il demande à Jean-Antoine Roudil de Berriac de lui prêter son exemplaire pour en prendre des copies. Ce propriétaire de la manufacture de drap de Cenne-Monestiés et receveur des tailles du diocèse de Carcassonne revient tout juste d’un grand tour en Italie, à l’occasion duquel il a dû acheter l’ouvrage. Profitant du passage à Carcassonne d’un voyageur anglais en route pour l’Italie, il fait passer le livre à Séguier.
À cette occasion, on mesure l’importance conservée par le geste de copier à l’âge de l’imprimerie triomphante. La duplication d’un ouvrage publié est une entreprise qui peut sembler absurde, mais qui se justifie en certaines occasions. C’est un travail qui a un coût, mais dont le coût est mis en balance avec d’autres, comme celui de se procurer un livre ancien, devenu rare, particulièrement coûteux ou publié à l’autre bout de l’Europe. Les périodiques, surtout étrangers, sont beaucoup copiés, surtout en province où ils sont difficiles à trouver : Séguier prête à Gaussen ses Philosophical Transactions, le Giornale dei letterati, les Acta helvetica qui « renferm[ent] beaucoup de matière à copier » et dont le savant « copie ce dont il a besoin », notamment des observations météorologiques5. On copie ou on fait aussi copier des mémoires contemporains, notamment des dissertations académiques dont le tirage est très faible et que leurs auteurs font circuler pour garantir la paternité de leurs découvertes et, dirait-on aujourd’hui, leur « citabilité ». De manière plus générale, les recueils de Séguier témoignent de l’intrication étroite du manuscrit et de l’imprimé dans les dossiers de travail, invitant à repenser constamment nos propres catégories documentaires.

[1] E. Chapron, « ‘Le chaos immense de mes papiers’. Comment la correspondance de Séguier est devenue une archive », dans E. Chapron, F. Pugnière (dir.), Écriture épistolaire et production des savoirs au XVIIIe siècle. Les réseaux de Jean-François Séguier, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 65-102.
[2] AD Gard, 4 T 18.
[3] https://catalog.lindahall.org/permalink/01LINDAHALL_INST/19lda7s/alma995200943405961. Il a été acquis par la bibliothèque en 1999.
[4] Grégory Quenet, Les tremblements de terre aux xviie et xviiie siècles. La naissance d’un risque, Seyssel, Champ Vallon, 2005.
[5] BMN, ms. 103, 14 juin 1778 et f. 23, 20 mai 1778.

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Période concernée

1755-1784

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Citer cette ressource

Emmanuelle Chapron. Comment on fait des recueils, dans Matières à penser Jean-François Séguier (1703-1784), consulté le 3 Avril 2025, https://kaleidomed-mmsh.cnrs.fr/s/vie-savante/ark:/67375/7Q9zfFBcTFTQ

Collection

Ouvrir la visionneuse

Inventaire des manuscrits de Séguier, 1793.

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Auteur

Anonyme

Source

Arch. dép. Gard, 4 T 18

Date

1755-1784

Côme-Alexandre Collini, Considérations sur les montagnes volcaniques, Mannheim, 1781

Métadonnées

Auteur

Côme Alexandre Collini

Source

Bibl. mun. Nîmes, FA MF2619

Date

1755-1784

Annotation de Séguier sur une lettre de Piestre et Cormon, Lyon, 24 mai 1782.

Métadonnées

Auteur

Jean-François Séguier

Source

Bibl. mun. Nîmes, ms. 312, fol. 158

Date

1755-1784

« Relation que fait, à Monsieur de Séguier de Nîmes, Antoine Tempié de Naples, au sujet d’une irruption qu’a fait le Mont-Vésuve »

Métadonnées

Auteur

Antoine Tempié

Source

Bibl. mun. Nîmes, FA MF2619

Date

1755-1784

« Liste de différens cailloux et laves du Vésuve, qui est imprimée à la page 250 de la nouvelle édition de l’Histoire et phénomène du Vésuve, du P. della Torre, imprimée à Naples en 1771, in-8° »

Métadonnées

Auteur

Jean-François Séguier

Source

Bibl. mun. Nîmes, FA MF2619

Date

1755-1784